Archives de la catégorie ‘Me, Myself and I’

Je dois m’avouer quelque peu troublée par mon retour sur ce blog.

Je ne l’ai pas relu depuis 2012, ce qui nous amène donc à presque 3 ans d’absence. Ce n’est pas vraiment étonnant, puisque je n’ai jamais démontré la moindre fidélité envers Lady Monologue ni aucun des autres blogs que j’ai entretenus par le passé. Un blog, comme un vieux vêtement gardé par nostalgie, n’est qu’un vestige, sans la moindre possibilité de survie utile une fois passé du garde-robe aux boîtes à souvenir.
Alors pourquoi y revenir, cette fois? Soyons honnête, ce n’est pas à cause de la popularité (inexistante) qu’il a eue! Mais y organiser mes pensées et quelques unes de mes innombrables listes m’a été d’une grande utilité. Il m’a servi d’archive pour certains de mes textes qui ne méritaient pas d’être conservés de façon permanente sur un fichier Word. Il m’a permis de m’exprimer sur des sujets qui, là encore, ne le méritaient pas réellement mais sur lesquels garder silence me semblait pesant. C’est bien pour cela que je l’ai créé: soulager mon entourage d’une partie des inanités qui me tournent sans cesse en tête.

Il faut croire que je suis de nouveau à une période de ma vie où la quantité monstrueuse de monologues qui me passent en tête mérite d’être réduite par ce merveilleux exorcisme qu’est l’écriture d’un blog peu lu. Soit!

Tellement de choses ont changé dans ma vie que je ne me sens même pas le cœur de les énumérer (sans compter la parfaite inutilité de l’exercice). Mais, comme l’annonçait la première phrase de ce glorieux post de retour, je suis troublée de me relire. C’est un mélange de nostalgie, de soulagement (de ne plus être dans le même état d’esprit qu’alors) et de reconnaissance envers ma «nouvelle» vie.

Je me contenterai d’un petit follow-up sur mon texte sur le suicide: le temps a bien réglé les choses. Je ne redeviendrai jamais la naïve merry-go-happy pré-adolescente que je fus, mais oui, It Gets Better. It even gets Good. Pretty Good, even. Ça fait plaisir de le réaliser.

 

C’était un vendredi soir. Toute la famille se préparait à partir pour la fin de semaine. On courrait, paquetait, cherchait. Le chien haletait, gémissait. Moi j’étais cachée dans la salle de bain, dans le noir complet.
Accroupie, le front entre les genous, j’essayais de réguler ma respiration. Mon dos était parcouru de frissons et ma peau hypersensible était piquée de chair-de-poule. J’avais l’impression de brûler vive. Cela m’arrivait parfois, je ne savais jamais vraiment pourquoi. Généralement ça commençait par l’impression bizarre d’avoir une infection urinaire. J’avais envie d’uriner, ça me brûlait horriblement. Puis la chair de poule, et l’impression que ma chair était à vif. Mes vêtements me semblaient être faits de papier sablé, l’air irritait ma peau. J’avais des sueurs froides. Lorsque cela arrivait, je n’avais d’autre solution que d’attendre que ça passe. Je me réfugiais quelque part, dans la solitude et la noirceur, et j’attendas que cesse la torture. Mais voilà, là, il fallait partir…
-On est prêts!», appella mon père. «Tu viens?»
Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas je ne peux pas je ne peux pas… Tout mon être hurlait. Non, je ne pouvais pas rester une heure et demie, coincée dans la voiture avec trois humains, deux chats et un chien. Ma peau me brûlait. Le son me heurtait. Le regard des autres sur ma peau m’envoyait des décharges électriques. Je ne peux pas faire ça, je ne peux pas…
Cela me prit tout mon courage, mais je réussis à me lever, ouvrir la porte et sortir. Je ne peux pas leur dire comme ça, à brûle-pourpoint, que je ne viens pas. Je ne suis engagée à venir. Ils ne comprendraient pas. Ils seraient fâchés. Je ne pourrais pas leur expliquer. Que leur dire, de tout façon? «Hey, finalement je ne viens pas! Je n’ai plus de peau, voyez-vous, tout mon être hurle, la lumière me fait mal, j’ai besoin de solitude sinon je vais exploser. Ok?» Non, ils ne comprendraient pas. Je n’ai pas le choix.
Dans la voiture, je me recroquevillai contre la portière, mon capuchon rabattu sur les yeux, le cou rentré dans les épaules. Les talons sous les fesses, les bras autour du corps, je me pliai en deux pour occuper le moins d’espace. Ils vont penser que je suis fatiguée, que je dors, je n’éveillerai pas de soupçons comme ça. Je tentai de me réfugier hors du monde, me mis en mode «survie». Les yeux fermés de toutes mes forces, j’essayais d’oublier les horribles frissons qui me secouent, les signaux de douleur envoyés par mes nerfs hypersensibles. J’avais envie de vomir. Le bruit de leur conversation et des miaulements plaintifs des chats sonnaient comme des ongles grinçant sur un tableau noir, alors j’enfonçai des écouteurs dans mes oreilles et mis le volume au maximum. Fog, de Radiohead.Enfonce-toi dans ta tête, je me chuchotai à moi-même. Tu sais que ça ne passera pas si tu restes ici, avec eux, dans cette voiture bondée avec ces gens et ces sons, avec cet air qui t’arrache les poumons de l’intérieur à chaque respiration. Oublie les frissons. Oublie la douleur. Enfonce-toi, noies-toi dans ta tête et dans la musique. Que ferais-tu si tu pouvais être n’importe où?
Je me concentre sur le noir lumineux à l’intérieur de mon front. Je me noie dans la musique trop forte, le bruit de tapotement de Fog. Graduellement j’y arrive. Je suis dans la salle de bain. Les lumières sont fermées, la noirceur est un tel soulagement que j’ai envie de pleurer. Je suis accroupie, fermée sur moi-même, par terre sur le plancher de la douche. L’air est chaud et humide. Le jet brûlant de la douche martèle mon dos sans me blesser. Je tremble encore un peu, mais la chair de poule disparait doucement. Je laisse s’échapper un souffle long comme le monde, qui quitte mon corps avec un sanglot brisé. Je prends une grande respiration, la retient un moment dans ma poitrine, puis encore une fois la laisse s’échapper, tremblante à cause des sanglots qui me secouent, emportant avec elle une partie de ce poids qui m’écrase. Doucement je déplie mes bras d’autour de moi et me couche au sol en chien-de-fusil. L’eau brûlante continue de couler sur moi, emportant dans le drain les épines plantées dans ma chair. J’entends la pluie et la solitude.

(texte écrit en mars 2013)

Aujourd’hui, Humanité, je te présente un nouvel exercice d’écriture, fait il y a quelques mois. Il n’y avait qu’une contrainte: autoportrait. Cet exercice a plus tard été retravaillé. J’en ai enregistré une lecture, car je crois qu’il est plus intéressant à entendre qu’à lire, mais la qualité de l’enregistrement est si médiocre que je n’oserai pas le mettre sur internet, même si ce n’est que mon humble blog. Peut-être plus tard…?

Le masque

Vous croyez voir mon visage; vous ne voyez qu’un masque.

Il est à la fois mon arme et mon bouclier. J’ai l’air de m’en foutre, que rien ne peut m’atteindre, d’être au dessus de tout. Ni joie ni tristesse; un mur de verre qui me sépare du monde et de ses pluies acides. C’est le jeu du «je n’ai pas besoin de toi». Mon plus grand rôle. Mon terrible chef-d’œuvre.

Quand on ressent tout trop fort, quand la moindre brise est un hurlement à nos oreilles, on n’a pas le choix de s’emmurer en soi. Sinon, on se noie. Le monde nous engloutit, pénètre nos yeux et nos narines, s’engouffre dans notre gorge comme un torrent brûlant. Nous étouffe et nous écrase de l’intérieur. Je le sens, là, sous mon sternum, une pression terrible que je retiens d’une main : le monde tout entier, comprimé en moi et qui menace de me fissurer.

J’ai déjà entendu dire des gens comme moi que nous sommes l’équivalent émotionnel des grand brûlés. Le monde qui nous frôle, à fleur d’une peau écorchée qui ne protège de rien, est une cruelle morsure. Quand la vie m’assaille de ces myriades d’épines émoussées qui sont notre lot quotidien, je saigne et trébuche. Une goulée de l’air vicié du monde suffit à débalancer ma fragile contenance.

Nous vivons en parallèle, sans jamais nous rencontrer. Sous mon masque, je suis en ébullition, mais l’écume reste cachée derrière mes dents serrées. Inutile de chercher mon œil pour y trouver la vérité; il est noir et opaque comme de l’eau croupie (pourtant les images s’y cramponnent comme des sangsues tétant le sang chaud de la mémoire). J’étouffe, je me noie. Un regard, un mot, une odeur suffit à m’engloutir à nouveau, comme une vague qui rase la berge à peine mousseuse de verdure. Je lutte, me débat dans la tempête. Chaque respiration est un peu plus oppressée que la précédente. L’eau emplit mon poumon.

Le lendemain, il faudra tout recommencer.

C’est la mascarade quotidienne, une terrible routine. Chaque jour je frôle la noyade, chaque matin je me jette à nouveau dans l’océan.

Mais vous n’avez rien vu de tout cela. J’étais cachée sous mon masque.

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J’imagine que je n’ai pas besoin de mentionner que j’étais dans une mauvaise période…

C’est souvent dur de se débarrasser de vieux réflexes, ou même de réflexes relativement nouveaux mais qui nous ont marqué profondemment.

Aujourd’hui, Humanité, je te parle de poids.

Quand, il y a quelques semaines, j’ai constaté que j’avais pris un peu de poids, j’ai d’abord été inquiète et nerveuse. Pas beaucoup, parce qu’après tout je suis très mince et que ce n’était que 2-3 livres, mais le fait reste le même: mon sentiment n’était pas un sentiment positif.

Pourtant –et c’est là que c’est bizarre– je suis complexée par ma minceur. Je trouve les femmes plus grosses que moi beaucoup plus attirantes. Mes goûts personnels vont plus vers la femme avec des belles formes. Les « squelettes » (comme on m’a souvent appelée) ne m’attirent ni, même, ne me plaisent d’un point de vue purement esthétique. Il m’est arrivée une fois d’être à un nightclub, de danser, m’amuser, puis de remarquer près de moi une fille superbe, dansant non loin, et de me dire, « oh god je dois avoir l’air tellement ridicule de danser sans avoir de cuisse, de fesse, de sein, de ventre… » J’adorais mon dos, il y a plusieurs années, je le trouvait bien fait, j’aimais porter des vêtements décoletés en arrière. Maintenant je suis complexée en voyant mes omoplates, mes vertèbres. J’ai un peu honte.

Bref –rien de mes opinions et goûts personnels ne devrait m’entraîner à être nerveuse par une prise de poids –au contraire! Et après le réflexe initial, j’en étais contente! Mais pourquoi ce réflexe? Est-ce que les quelques mois, il y a 2 ans, durant lesquels j’ai flirté avec le monde pro-ana, pro-mia ont suffit à changer ma pensée?

Peut-être. C’est vrai que la pensée pro-ana est une véritable sangsue, une ventouse qui s’accroche à vous et vous suce de toute substance jusqu’à ce que vous n’exstiez plus que pour elle. Je sais que les gens qui ont souffert de troubles d’alimentation restent souvent marqués à vie, il y aura toujours cette petite voix au fond qui chuchotera des paroles d’auto-destruction en se cachant sous un idéal de beauté. Mais moi, je n’ai même jamais eu de trouble d’alimentation… j’ai eu la chance de m’en détourner à temps, avant que la ventouse puisse m’accrocher assez fermement. Ça m’a laissé une très mauvaise opinion des monde pro-ana et pro-mia, quelques complexes de plus, mais au final je m’en suis bien sortie.

Plus j’y pense, et plus je suis convaincue que cette peur réflexe de grossir est liée à mon image de moi-même en tant qu’individu… je m’explique: depuis plusieurs années, je suis plus mince que je ne l’ai jamais été, assez mince pour recevoir une quantité monstrueuse de commentaires (souvent dénigrants) sur mon poids. Je suis un « squelette », ma cage thoracique un xylophone, je devrais manger plus, as-tu mangé aujourd’hui? Es-tu sûre que tu as mangé?, mes omoplates sont des ailes de poulet (!), je devrais vraiment arrêter de porter des pantalons à taille haute parce que je n’ai pas de fesse et c’en est ridicule, j’ai des petits bras maigres, donc évidemment aucune force, pff! des baguettes! tu appelles ça des jambes?, j’ai la peau sur les os, je ne suis pas normale, ce n’est pas beau, tu devrais manger de la viande, tu te nourris mal, tu vas tomber malade, un souffle de vent pourrait t’emporter, et es-tu vraiment certaine que tu as mangé?

Tu vois un peu le tableau, Humanité.

Je crois qu’au final, j’ai associé cette image de la fille mince, voire même maigre, à l’image que j’ai de moi. Comme pour un personnage d’un livre qu’on imagine d’une certaine façon: si l’illusion de son physique est brisée, l’identité même de la personne l’est aussi. Je suis un peu comme le personnage mince. C’est un fait que j’ai accepté, et je réalise que même si mon idéal de beauté est plus gros que moi, je ne pourrais pas me voir à ce poids parfait… je ne serais tout simplement pas « moi ». On dirait que j’ai associé mon aspect physique présent à mon « moi » le plus profond, à mon identité en tant que personne, qu’être humain. Je ne pourrais pas me voir autrement. J’aurais l’impression de devoir changer de personnalité. Changer de personnage…

Je me demande si c’est normal, si tout le monde se fixe une image immobile de leur corps et l’associe de façon irrémédiable à leur personne. Si tout le monde joue un personnage. Ou si c’est encore une autre preuve de ma foutue incapabilité de me forger une idée de ce qu’est « moi ». Techniquement c’est une des caractéristiques des borderline, «perturbation de l’identité, instabilité marquée et persistante de l’image ou de la notion de soi». Ça m’énerve quand les psychiatres ont raison, oh que ça m’énerve!…

Donc voilà. Je ne sais pas où je m’en vais avec ce post. J’imagine que je complique tout pour rien (dire que ça m’arrive souvent est un grossier euphémisme). Je suis juste un peu troublée de voir à quel point mon image de moi, ma personne, et mon idéal de beauté sont incompatibles. Ce n’est pas nécessairement un drame. Juste une autre bizzarerie.

Est-ce que vous savez qui vous êtes? Êtes-vous un personnage dans le roman ou le film de votre vie? Est-ce que « moi » a la moindre signification réelle?

Est-ce que je suis quelque chose, ou juste une ombre dans le brouillard?

Quelqu'un perdu dans une foule, tenant à bout de bras une pancarte affichant «WTF».