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Aujourd’hui, Humanité, je voudrais te parler de bonheur, et d’intelligence, et de folie.

J’ai cette tendance, disons plutôt ce réflexe, de considérer les gens heureux comme des idiots. Tu as sûrement déjà croisé un de ces individus toujours de bonne humeur, joyeux, parfois même –et c’est le comble– exubérants. Je les méprise. Ce n’est pas voulu –spontanément, je verrai cette personne comme d’intelligence… tiède, disons. Il est vrai que ma relation avec le principe du bonheur et de juste être heureux est quelque peu compliquée, je te l’accorde, mais l’explication n’est pas aussi simple.

Il semblerait que je considère qu’une personne intelligente ne puisse qu’être malheureuse –ou du moins désenchantée– de ce monde merdique qu’elle ne comprend que trop bien. Comme l’a dit le poète et journaliste Georges Raby: «Il n’y a pas vraiment de gens cyniques, il n’y a que des gens un peu plus mordants, un peu plus réveillés que la bonne moyenne»; je ne peux comprendre qu’une personne éveillée, réaliste et sensée puisse se réjouir d’une existence telle que celle de l’immense majorité humaine. Pour moi, il faut être naïf ou inconscient ou stupide pour trouver que la vie est belle. Mesurerais-je donc l’intelligence d’une personne à son mal de vivre? Si on prend en compte ma fascination pour ceux que l’histoire a surnommé les «poètes maudits», il semblerait malheureusement que oui. Et effectivement, ça expliquerait pourquoi il m’a fallu me briser de douleur, tomber plus bas que bas, avant de réellement essayer de me sortir de mon mal-être.

Je cite l’auteure de théâtre Evelyne de la Chenelière dans sa pièce Les pieds des anges:

Ainsi, le mélancolique regarde l’Autre avec envie, avec fascination, et pourtant aussi avec un léger mépris. Parce que le mélancolique, au fond, tire de sa tristesse une vanité secrète. […] Pourquoi le mélancolique est-il si fortement attaché à ses douleurs? Pourquoi tient-il à son chagrin beaucoup plus qu’à la vie elle-même?

Donc les mélancoliques méprisent le bonheur, et ceux qui le vivent. Pourquoi? Est-ce de la simple jalousie? Faire semblant d’haïr ce que l’on désire tant sans le posséder? Peut-être, mais…

Éloignons-nous un moment de notre trame centrale pour étudier le cas des «poètes maudit» et autres stéréotypes d’artistes tourmentés. L’angoisse et la névrose de l’artiste ont associés de près à leur talent. Le génie résiderait-il dans la folie? C’est du moins une opinion grandement véhiculée; qui n’a pas entendu parler de l’oreille coupée de Van Gogh, du spleen de Baudelaire, de la maladie mentale de Maupassant (qui écrivait lui-même tant sur ce sujet!), de l’internement en asile de Nelligan, du suicide de Nelly Arcand, et j’en passe… Autant dans les grands artistes classiques (les «phares», comme les a appelés Baudelaire) que dans les créateurs contemporains, les cas de maladie mentale et autres dysfonctionnements psychologiques sont trop nombreux pour être ignorés. Petite anecdote: le dictionnaire de synonymes en ligne www.synonymes.com offre comme équivalent au mot artiste, «amuseur, asocial, bohème, comique, fantaisiste, instable, marginal, sans-souci…». Very telling, if you ask me.

Donc, la folie fait le génie; c’est du moins l’opinion populaire. Dans de telles conditions, peut-on vraiment reprocher aux âmes tourmentées leur attachement à leur névrose? On cherche à modeler le mal-être pour en faire de l’art; malheureusement ce n’est pas toujours concluant. Parfois, on souffre pour rien, tout simplement. Mais je reviendrai plus tard à cette parenthèse fertile et retourne conclure mon sujet de départ.

Donc, il y a une certaine fierté tirée de la mélancolie, fierté qui peut pousser au mépris des gens heureux. Ils sont vus comme naïfs, simplets. C’est l’imbécile heureux versus le fou névrosé…

Morale de l’histoire? Nous sommes tous fous. Nous sommes tous des malades mentaux. Seule change la cause de ce déséquillibre.

(Ce qui ne m’empêchera pas de continuer à dédaigner les gens trop heureux. Ces idiots…!)

«Intelligent girls are more depressed because they know what the world is really like» (Emilie Autumn)

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