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Je suis incapable de dire à un suicidaire de ne pas commettre le geste fatal. Je suis même incapable de dire à une survivante que je suis contente qu’elle ait survécu à sa tentative. Ça me bogue. Me paralyse. J’ai l’impression profonde que je n’ai pas le droit –que ce serait inacceptable— de demander à quelqu’un de ne pas prendre une décision qui est, au fond, si, si personnelle. Pour moi, il est parfaitement interdit de demander à une personne souffrante (nous pourrions ici faire un lien avec l’euthanasie et le suicide assisté, et je crois que ça mérite réflexion) de continuer à souffrir, juste parce que la perdre me ferait du mal. Ça serait, dans mon esprit, profondément égoïste.

Je crois que c’est parce que j’ai moi-même, pendant longtemps, considéré le suicide comme une option. Comme un choix, une décision possible. Je ne me sens pas le droit de refuser aux gens cette alternative alors que moi-même, j’ignore encore si je regrette ne pas l’avoir choisie. Je rectifie: je ne suis plus suicidaire. Je n’ai plus l’envie quotidienne, écrasante, de m’échapper de cette vie en y mettant fin. Mais je ne suis pas pour autant rendue à un point de ma vie où je suis activement heureuse de ne pas l’avoir fait. Je ne suis plus en dépression, c’est un fait. Je n’ai plus juste des «mauvais jours».  Mais je ne suis pas encore, à mon avis, vraiment heureuse. Je ne suis pas capable de dire «Je suis tellement contente de ne pas m’être tuée! Si je l’avais fait, jamais je ne serais ici, maintenant, dans cette situation. Jamais je n’aurais connu cette vie. Pour moi, toutes les souffrances que j’ai endurées plutôt que d’y mettre fin, ces périodes si noires, auront totalement valu la peine, parce que maintenant, ma vie vaut la peine d’être vécue!».

–Ok, j’exagère peut-être un peu le bonheur de cette moi imaginaire. Mais le fait reste que si là, maintenant, je devais revenir dans le temps et retrouver cette jeune Lady Monologue qui se questionnait sur le genre et la quantité de médicaments à prendre pour mourir, je ne pourrais pas, en toute connaissance de cause, lui dire sans mentir «It Gets Better!». Enfin, oui, je pourrais lui dire «better» (TOUT est better que ça). Mais «good»? Pas encore. Éventuellement, oui, mais pas encore.

Je sais à quelle incommensurable douleur le suicide peut nous arracher. Je sais que lorsqu’on est au milieu de ça, il nous semble qu’il n’y ait rien, absolument rien au monde qui en vaille la peine. Que même le simple espoir, la simple possibilité d’un jour s’en sortir est impossible à trouver.

Et donc, je ne me sens pas la permission de demander à quelqu’un de ne pas se tuer. Parce que moi aussi, dans le fond, je ne suis encore qu’en train de donner une deuxième chance à la vie, et à attendre qu’elle me prouve qu’elle vaut la peine.

Malheureusement (pour moi, eux, et pour ce que cela révèle du monde dans lequel nous survivons), j’ai souvent été confrontée à cette douloureuse situation d’apprendre les envies suicidaires, le plan prochain, ou la tentative ratée d’un-e ami-e, connaissance et même, une fois, d’un parfait inconnu. Et même si, au fond de moi, j’aimerais tellement dire à ces personnes de ne pas le faire, de résister, de s’accrocher, d’espérer que la situation évolue et que le bonheur soit à nouveau possible, même si je suis terrifiée à l’idée que mon silence compatissant convaincque quelqu’un de se suicider, je reste incapable de parler. Je n’en ai pas le droit, pas encore.

Once, my shrink told me that, of all the suicide survivors he had interviewed, every last one of them was glad that it hadn’t worked out. « And what about the ones who succeeded? » I asked. « Well, we can’t interview them, » he calmly replied. Don’t be so sure, I thought.

The Asylum for Wayward Victorian Girls, Emilie Autumn

Le jour où j’aurai vraiment la preuve que, oui, je suis contente de ne m’être accrochée, que vivre en vaut véritablement la peine, qu’on peut s’en sortir, je parlerai. Mais pas avant, et crois-moi bien, Humanité, ça ne me fais pas plaisir à moi non plus.

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Petit matin classique de dépression.

Couchée en étoile, à l’envers sur le lit, le crâne pendant du matelas, et regardant la tête en bas les nuages défiler sur fond de ciel trop bleu. Mes mauvais hauts-parleurs crachotent. Some of them want to use you…

L’oreille posée sur le ventre de mon chien, j’écoute sa respiration. Inspire, expire. Elle bouge une patte. J’essaie de ne pas mettre le poids de ma tête sur elle. J’ai mal au cou.

Assise sur le balcon. Rien faire. Il fait chaud dehors, le soleil est si brillant qu’il fait mal aux yeux. J’ai envie de dormir. Juste dormir.

Des araignées dans l’estomac (stress).  J’ai tant de trucs à faire. Pas capable de bouger. Clouée au sol. Je regarde l’heure changer sur mon réveil et j’angoisse. Plein de trucs à faire. Bouge-toi! Pas capable…

Les yeux fixes, qui regardent sans voir. Comme un cadavre. La respiration coupée. Tout est trop difficile… je voudrais juste dormir. Ou mourir. C’est souvent la même chose, non?

To be, or not to be–that is the question:
[…] To die, to sleep–
No more–and by a sleep to say we end
The heartache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to. ‘Tis a consummation
Devoutly to be wished. To die, to sleep–
To sleep–perchance to dream…

(Hamlet, Shakespeare)